Gramsci : les syndicats, organismes de résistance économique et instrument de l’hégémonie sociale du prolétariat

 

« Le développement normal du syndicat est caractérisé par une décadence continue de l'esprit révolutionnaire des masses : quand la force matérielle augmente, l'esprit de conquête s'affaiblit, ou disparaît complètement, l'élan vital s'épuise, l'intransigeance héroïque fait place à l'opportunisme, à la pratique de la politique du « beurre sur le pain ». L'accroissement quantitatif détermine un appauvrissement qualitatif et une confortable installation à l'intérieur des structures sociales capitalistes ; elle détermine l'apparition d'une mentalité ouvrière pouilleuse, étroite, digne de la petite et de la moyenne bourgeoisie ». Gramsci

 

  

Gramsci observe que « la classe prolétarienne est aujourd'hui disséminée fortuitement dans les villes et les campagnes, autour des machines ou sur la motte de terre ; elle travaille sans connaître le pourquoi de son travail, contrainte à l’oeuvre servile par la menace toujours suspendue de mourir de faim et de froid ». 

 

Il constate que pour faire face à cette situation, « elle se regroupe aussi dans les syndicats et les coopératives, mais par nécessité de résistance économique, non par choix spontané, non selon des impulsions nées librement de son esprit ».


Ainsi pour Gramsci, les syndicats constituent-ils des organismes de résistance économique.  Ils apparaissent donc comme un enjeu dans l’établissement de l’hégémonie sociale du prolétariat. Gramsci considère donc comme essentiel de « conquérir les syndicats à la cause du communisme » et d’opérer « le transfert de la lutte syndicale du domaine étroitement corporatiste et réformiste sur le terrain de la lutte révolutionnaire, du contrôle de la production et de la dictature du prolétariat ».

 

Sa tactique consiste à « promouvoir (…) dans les syndicats », « la constitution de groupes communistes pour répandre sans plus tarder au sein des masses les conceptions et la tactique du Parti, pour organiser la création des Conseils d'entreprise afin d'exercer leur contrôle sur la production industrielle et agricole, de faire la propagande nécessaire pour s'assurer de façon organique, la conquête des syndicats, des Bourses du Travail et de la Confédération Générale du Travail, pour devenir les éléments de confiance que les masses délégueront pour former les Soviets politiques et pour exercer la dictature prolétarienne ».

 

Néanmoins Gramsci a conscience de limites que comprend l’encadrement syndical du prolétariat. En effet, relève-t-il, « Toutes les actions de la masse prolétarienne ont nécessairement cours sous des formes établies par le mode de production capitaliste, établies par le pouvoir d'État de la classe bourgeoise ». Il y a donc de manière permanente dans ce cadre une tentative de « briser inexorablement les organismes de la lutte politique de la classe ouvrière (Parti socialiste) et à incorporer les organismes de résistance économique (syndicats et coopératives) dans les engrenages de l'État bourgeois.


Cette pression permanente sur le mouvement syndical produit un « mécanisme bureaucratique »  qui forme « le plus solide soutien pour le travail opportuniste des parlementaires et des réformistes qui visent à étouffer tout mouvement révolutionnaire des travailleurs ». Gramsci dénonce « les cimes de la bureaucratie syndicale » qui vise à « maintenir les masses sous la tutelle ».

 

Gramsci présente de la manière la plus lumineuse qui soit le processus de dégenerescence bureaucratique syndicale : « Le développement normal du syndicat est caractérisé par une décadence continue de l'esprit révolutionnaire des masses : quand la force matérielle augmente, l'esprit de conquête s'affaiblit, ou disparaît complètement, l'élan vital s'épuise, l'intransigeance héroïque fait place à l'opportunisme, à la pratique de la politique du « beurre sur le pain ». L'accroissement quantitatif détermine un appauvrissement qualitatif et une confortable installation à l'intérieur des structures sociales capitalistes ; elle détermine l'apparition d'une mentalité ouvrière pouilleuse, étroite, digne de la petite et de la moyenne bourgeoisie ».

 

Il prend comme exemple le mouvement turinois qui « ne réussit pourtant pas à sortir de son cercle local, car l'ensemble du mécanisme bureaucratique des syndicats fut mis en mouvement pour empêcher que les masses ouvrières des autres régions d'Italie ne suivent l'exemple de Turin ».

 

Gramsci rapporte que « dans les entreprises de Turin, existaient déjà de petits comités ouvriers, reconnus par les capitalistes, et certains d'entre eux avaient déjà engagé la lutte contre le fonctionnarisme, l'esprit réformiste et les tendances constitutionnelles des syndicats. Mais la plupart des membres de ces comités n'étaient que des créatures des syndicats ; les listes des candidats à ces comités (comités d'entreprise) étaient proposées par les organisations syndicales, qui choisissaient de préférence des ouvriers de tendance opportuniste qui ne causeraient pas d'ennuis aux patrons, et étoufferaient dans l'oeuf toute action de masse ». Poursuivant, il considère que « la grève générale de Turin et du Piémont se heurta au sabotage et à la résistance des organisations syndicales ».


Si le syndicat représente un outil de résistance économique, il peut également desservir celles et ceux qu’il est sensé défendre. Dans une telle configuration, il appartient aux salariés de défendre leur autonomie face au phénomène bureaucratique.  C’est d’ailleurs ce que pût voir Gramsci en Italie, comme il l’écrivit : « le prolétariat de nombreuses villes se mit en grève malgré les ordres de leurs syndicats ».


Pour aller plus loin: lire Gramsci


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