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Critique Un philosophe et un sociologue initient à l’univers du marxiste italien, auteur des «Cahiers de prison»

Par ROBERT MAGGIORI
 
Libération

 

«Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans.» Malgré son immunité parlementaire, les fascistes l’arrêtent le 8 novembre 1926 et le condamnent en effet à vingt années de réclusion. Il meurt en captivité le 27 avril 1937, à 46 ans. Mais Mussolini n’aura pas réussi à tuer sa pensée : dans sa cellule, malgré la censure, malgré la difficulté d’avoir du papier et des livres, Antonio Gramsci rédige les 2 248 pages de ses Cahiers de prison - «monument intellectuel resté en chantier, somme de ses réflexions sur la société, l’histoire, la culture et le politique» - qui vont conférer au journaliste de L’Ordine Nuovo (organe des conseils ouvriers turinois de 1919-1920) et au chef du Parti communiste italien le statut non seulement de plus important philosophe marxiste après Marx, mais de «penseur "classique" des sciences humaines, reconnu dans le monde entier».

 

Oubliettes. La France est aujourd’hui «l’un des pays occidentaux où la pensée gramscienne bénéficie du moins de visibilité», par rapport aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, où elle nourrit les Cultural Studies et où «une forte proportion de départements universitaires en sciences sociales (par exemple en sociologie, en sciences politiques, en journalisme) placent les Selections from the Prison Notebooks […], sur leurs listes de lectures obligatoires à destination des étudiants de licence». En réalité, si en Italie il est regardé comme un «sommet de la culture nationale, l’aboutissement d’une tradition remontant à l’historicisme de Giambattista Vico et au Prince de Machiavel», Gramsci a eu, en France, une «réception» variable. Critiqué par Althusser à la fin des années 60, il a fait l’objet, dans toute la décennie suivante, d’un véritable engouement : «le siècle sera gramscien», disait-on. A partir des années 80, il a été plus ou moins mis aux oubliettes, victime de ce «cycle antimarxiste de la vie intellectuelle française» qui, «au nom de la condamnation du "totalitarisme"», rejeta en bloc la pensée marxienne «et tous les travaux - orthodoxes et hétérodoxes - qu’elle a inspirés en sciences humaines». Aussi une Introduction à Antonio Gramsci s’avère-t-elle de nouveau nécessaire, ne serait-ce que pour montrer à quel point sa pensée, irréductible à une quelconque doxa marxiste, peut effectivement contribuer à une critique de l’économisme dominant et revaloriser le rôle de la «lutte culturelle». Celle que proposent le philosophe George Hoare (Université d’Oxford, Hertford College) et le sociologue Nathan Sperber (Université Fudan, Shangai) est d’une grande clarté.

 

L’itinéraire de Gramsci y est esquissé : sa jeunesse à Ales (Sardaigne), les déboires de son père, la misère, la maladie qui déformera sa colonne vertébrale (et que l’on traitera en accrochant l’enfant à une poutre au plafond pendant de longues heures !), son travail de «transporteurs de dossiers» au cadastre de Ghilarza, ses études à l’Université de Turin, son activité de critique théâtral, l’expérience des conseils d’usine, sa désignation comme représentant du PCI au Komintern et son déménagement à Moscou, son séjour au sanatorium de Serebriani Bor, la rencontre avec la jeune musicienne russe Julca Schucht, sa future femme, le retour en Italie, l’arrestation… Mais Hoare et Sperber tiennent surtout à montrer l’aspect opératoire de la conceptualité de Gramsci. Aussi exposent-ils la façon dont le théoricien sarde définit le marxisme comme «philosophie de la praxis», dont il entend les notions de culture, d’intellectuel, de société civile, d’Etat, de sens commun, de folklore et, surtout, d’hégémonie.

 

Cadenas. Cette Introduction incite bien sûr à la lecture des Cahiers de prison. Œuvre de révolution, qui fournit une théorie suffisamment complexe pour rendre raison de la complexité des sociétés occidentales avancées, dans lesquelles le «dessein révolutionnaire» ne peut ni ne veut reproduire les schémas du modèle soviétique, exige d’abord la prise de direction intellectuelle et morale de la société, à savoir la conquête de l’hégémonie. Œuvre de «résistance» aussi, en ce qu’elle révèle un exercice de patience, le lent et obstiné travail de l’intelligence mettant en ordre ses idées pour ne pas être «empêchée de fonctionner», ne pas céder à la fatigue du corps, à l’envie de se laisser entièrement «prendre» par la souffrance, par le catarrhe, par le sang qui vient à la bouche quand on respire, ou de se faire porter par la rumination du souvenir, le rythme des promenades dans la cour, le bruit des cadenas et des pas dans les couloirs. On raconte qu’un prisonnier, ayant appris l’identité de son codétenu, demanda : «Gramsci, Antonio ? - Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas vous, vous êtes trop petit, Antonio Gramsci doit être un géant !»

 

George Hoare et Nathan Sperber Introduction à Antonio Gramsci La Découverte, 128 pp., 10 €. 

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