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DE CONDORCET A GRAMSCI : UN ELAN A RENOUVELER

 

L'intervention reproduite ici a été présentée au cours du colloque organisé par l'Ecole Française de Rome à l'occasion du Bicentenaire de la mort de Condorcet (1743-1794). Elle a été initialement publiée dans les Mélanges de l'Ecole Française de Rome (MEFRIM - Tome 108 - 1996 - 2).

 

 Les connaissances sur Condorcet en son temps continuent de s'accumuler selon des méthodes bien établies. En revanche, l'étude de Condorcet pour notre temps - c'est-à-dire des raisons qui donnent aux actes et aux dires de Condorcet leur pertinence, pour nous qui vivons deux siècles après sa mort - demeure souvent prisonnière des traditions incertaines de l'histoire des idées, si ce n'est des hypothèses aventurées par l'une ou l'autre des philosophies de l'histoire.

C'est pourtant sur ce terrain mal déblayé que j'avance la présente intervention, avec l'espoir que sa méthode résolument macrosociologique1 permettra d'éviter les pièges qui encombrent ledit terrain. En observant les activités et les écrits de Condorcet à l'échelle de la longue durée, des espaces sociaux les plus vastes et des dynamismes les plus massifs, on a chance, en effet, d'apercevoir des connexions entre Condorcet et son monde dont les répétitions - homologues sinon identiques - expliqueraient l'actualité récurrente de sa vie et de son oeuvre. L'hypothèse est, en somme, que l'action d'ensemble de Condorcet et le développement intrinsèque du monde où il vit forment un couple dynamique, un moment de forces, si l'on veut bien transposer dans l'ordre social la signification que les physiciens attachent à cette dernière expression.

Présentée tout d'abord par référence au seul Condorcet, cette hypothèse sera soumise à la contre-épreuve d'un autre moment où Gramsci se trouve engagé, avant de déboucher sur quelques interrogations plus actuelles encore.

 

 

LE MOMENT CONDORCET

 

Pendant le quart de siècle où Condorcet est pleinement actif, le monde où il vit est entraîné par un tourbillon de transformations qui deviendront pleinement visibles au 19è siècle, mais qui toutes sont amorcées et qui, souvent, s'accélèrent sa vie durant. C'est un temps où s'efface le monde dont les origines et les caractéristiques ont été plusieurs fois mises en lumièrepar Braudel2 et où s'affirme peu à peu le premier monde capitaliste industriel3.

Le monde ainsi visé est évidemment le plus massif des objets sociaux, le système complet des sociétés en interaction effective, l'espace occupé par des peuples dont les activités s'entrecroisent de façon directe ou indirecte (comme c'est encore le cas du temps de Condorcet, pour les immenses majorités enfermées dans l'horizon du village et de la bourgade).

Né de l'interconnexion des systèmes marchands européens, enflé d'Etats-nations en formation, chargé de principautés et d'empires plus archaïques et prolongé par les tentacules du commerce lointain que gonflent déjà des colonies de plantation, le monde "braudélien" cède la place à un nouveau monde que façonnent les quatre révolutions entrecroisées alors en cours : la révolution industrielle, certes, qui déborde déjà de son Angleterre natale et touche aussi l'agriculture, dans les spéculations des physiocrates et, plus encore, dans les pratiques flamandes et lombardes; mais aussi, la révolution capitalistequi sous-tend la précédente et se reconnaît au fait que le capital s'investit directement dans la manufacture puis dans l'usine (dûment machinée), même s'il tarde à faire novation dans la banque; et encore, la révolution démocratique-bourgeoise dont les ébauches déjà anciennes des Provinces-Unies et d'Angleterre reçoivent le renfort décisif de l'expérience américaine et des expérimentations turbulentes de la France révolutionnaire; et la révolution culturelle, enfin, dont l'ampleur s'affirmera à mesure que les Lumières, novatrices mais élitiques, feront place à une instruction de plus en plus publique, cependant que les froides raisons s'épaissiront d'émois romantiques.

Condorcet vit au coeur de ce nouveau monde en formation, en un temps où la novation politique se déplace de Londres vers Paris, tandis que la novation culturelle aux foyers multiples - notamment italiens - est de plus en plus captée par la France également. Seule la prééminence économique échappe à cette dernière.

L'originalité de Condorcet éclate pleinement, par comparaison avec Vico et, plus encore, par confrontation avec les autres membres éminents des deux ou trois générations de philosophes des Lumières. Vico vaut d'être cité, car les chapelets généalogiques que les philosophies de l'histoire égrènent volontiers le présentent souvent comme l'étape essentielle avant Condorcet, après qui Saint-Simon et Comte prennent place. Or le Vico septuagénaire qui meurt un an après la naissance de Condorcet est le père d'une Science nouvelle4 fort différente des nouveautés scientifiques auxquelles Condorcet contribue. L'encyclopédisme de Vico est encore d'ancien style, c'est une synthèse des savoirs bibliques, gréco-latins et modernes, une compilation de sources littéraires qu'il traite comme "la jurisprudence qui régit les âges successifs de l'humanité". Sa principale vertu est sans doute de faire droit à une permanente exigence philologique qui, déjà, introduit de solides raisons dans le fouillis des références humanistes : l'université allemande du 19è siècle prolongera cette tendance jusqu'à rénover les sciences historiques.

D'emblée, Condorcet dépasse aisément le Vico de 1725, car il est porté par toute la vague des philosophes et encyclopédistes qui déferle en France alors qu'il s'éveille à la pensée libre. Héritier des mêmes humanités que Vico; Condorcet se débarasse de la divine providence et de l'autorité des auteurs anciens, pour entrer dans la "république des savants" où la raison s'épanouit sur un mode démonstratif. Dans cette "république" où d'Alembert est son mentor, il acquiert une connaissance intime des sciences qui se font, en devenant secrétaire de l'Académie des sciences et en adjoignant à ses contributions personnelles de multiples descriptions de l'avancée historique des sciences. Pour Condorcet, aucun enclos disciplinaire ne compartimente celles-ci, rien ne les sépare non plus des échanges intellectuels plus mondains où les "savants" se complaisent. Du pélerinage à Ferney aux discussions des salons parisiens, sans oublier les débats beaucoup plus larges des gazettes multipliées par les années révolutionnaires, Condorcet est plongé dans le mouvement des idées, dans l'élan encyclopédiste, dans l'empoignade révolutionnaire. Il s'y forge une "science nouvelle" d'autant plus différente de celle de Vico qu'il l'enrichit également d'une réelle expérience politique et administrative, acquise dans l'ombre de Turgot bien avant que la Législative et la Convention fassent de lui un législateur.

Philosophie, sciences, action politique : ces rubriques s'unifient dans la vie de Condorcet, de par le mouvement social qui l'emporte, si bien que son arithmétique sociale, sa démographie raisonnée, son économie politique et ses réflexions sur la décision politique, sur l'instruction publique ou sur les progrés de l'esprit humain procèdent d'une seule et même démarche, celle qu'il aurait aimé synthétiser en tableaux d'ensemble, si ce n'est en un tableau unique.

Un monde qui change et, placé au centre de son tourbillon transformateur, un savant encyclopédiste, pleinement acteur des transformations en cours : comment s'étonner que Condorcet ait alors formulé tant de vues justes, c'est-à-dire validées par le devenir social ultérieur ? Droits de l'homme et devoirs du citoyen, droits des femmes également, émancipation des esclaves, instruction publique, équilibrage des pouvoirs dans la république, liberté des échanges économiques, valorisation de la statistique comme instrument de connaissance des faits sociaux : à tous ces titres, Condorcet est fondateur, car il a compris le sens général des transformations à l'oeuvre dans le monde où il vit. Le moment Condorcet, c'est cela : l'intelligence théorique et pratique du devenir social en cours.

 

 

LE MOMENT GRAMSCI

 

 

Un moment analogue prend forme pendant les vingt dernières années de la brève vie de Gramsci (1891-1937) : la décennie hyperactive à laquelle Mussolini met fin en faisant emprisonner le directeur de l'Ordine nuovo, devenu l'un des fondateurs du P.C. italien et la décennie réflexive où le prisonnier Gramsci emplit des Cahiers d'une exceptionnelle richesse, avant d'être finalement libéré à demi-mort de la tuberculose qui l'achèvera bientôt.

L'analogie tient d'abord au système mondial. Après les révolutions mexicaine et chinoise de 1910-11, les convulsions de l'Europe en proie à la première guerre dite mondiale (de par l'étendue de ses empires), et les prolongements que la révolution russe leur donne, la multiplication des Etats issus des empires austro-hongrois, russe et turc achève la transition du premier au deuxième monde capitaliste. Le premier avait été celui de l'industrie et de l'impérialisme triomphants et il implosait par exacerbation de toutes les rivalités intra-européennes. Le second qui durera jusqu'aux novations parachevant la deuxième guerre dite mondiale (de par l'extension effective du conflit) sera, pour l'essentiel, ce que Lénine avait pronostiqué : une ère de guerres et de révolutions, rythmée notamment par l'établissement dans l'empire russe consolidé - hormis sa frange occidentale - d'un socialisme étatique et, à partir de là, par les ondes successives d'un communisme international - sinon internationaliste - contré, en Europe notamment, par les poussées d'un fascisme multiforme, le tout convergeant vers une guerre où, du Japon aux Etats-Unis, comme des Indes à la Chine, toutes les puissances actuelles et potentielles de la planète entière seront impliquées, sauf celles de l'Amérique latine, bénéficiaire heureuse des répits que lui laissaient les guerres où l'Europe et les Etats-Unis s'absorbaient.

Dans ce nouveau tourbillon de transformations, l'Italie des années 1915-25 occupe une position centrale, non point par l'effet du poids économique, politique ou culturel dont elle jouirait, mais bien en raison de l'affrontement central qui y mûrit plus tôt qu'ailleurs. Après les tumultes du changement d'alliance, de l'entrée en guerre et de la quasi-défaite qui caractérisent l'Italie, de Sarajevo à Caporetto, ce pays connaît, en effet, quelques années de tensions révolutionnaires. Mais, à ce trait qu'il partage avec maints autres Etats européens, il adjoint une novation bientôt contagieuse : celle du fascisme, éponyme et, souvent, prototype des régimes politiques qui, avec de multiples variantes, couvriront l'Europe presque entière à l'heure des grandes victoires hitlériennes.

Gramsci, homme de culture et acteur politique de premier plan, participe intensément aux réflexions et aux luttes de cette période. Puis, livré à un long emprisonnement, il peut faire retour sur cette expérience et sur les transformations qui la prolongent en Russie, en Europe et aux Etats-Unis, pour en tirer raisons et leçons, au bénéfice des mouvements politiques, syndicaux et autres où son oeuvre se diffusera après 1945.

Naturellement, les actes et les pensées de Gramsci ne s'inscrivent pas dans le prolongement des pratiques et des écrits de Condorcet, même si les deux hommes partagent les mêmes refuis. "Ni Dieu, ni César, ni Tribun", ce couplet était inconnu au temps de Condorcet, mais il lui convient bien, comme il convient à Gramsci, pourfendeur des socialistes et des syndicalistes avides de tribunes plus que d'action, ennemi juré du César que devient Mussolini et athée autant que pouvait l'être Condorcet. A qui objecterait que, pourtant, les P.C. y compris celui qu'il aida à créer en Italie, devinrent vite les zélotes d'un Staline quasiment divinisé en César rouge, on rappellera que Gramsci, certes partisan de la discipline dans l'action (par opposition au laissez-aller socialiste) perçut très tôt les dérives staliniennes et le fit savoir, si bien que ses années de prison s'achevèrent dans une sorte de quarantaine où le tenaient beaucoup de ses compagnons d'infortune, communistes plus frustes que lui, mais mieux "disciplinés".

De Condorcet à Gramsci, la discontinuité tient au siècle qui les sépare. Nul ne sait ce qu'un Condorcet aurait pu penser de la libre circulation des grains (et des marchandises de toute sorte ou des capitaux eux-mêmes), ni de la nocivité (ou de l'opportunité) des "corporations" redéployées en syndicats, mutuelles, coopératives et autres associations, ni de la prohibition des "coalitions" après que la grève fût devenue l'un des régulateurs du marché du travail - lorsqu'un siècle de libéralisme croissant, c'est-à-dire d'accumulation capitaliste désentravée, eût produit des effets sans doute imprévisibles au milieu du 18è siècle. Mais le fait est que Gramsci a vécu en un temps où cette expérience était acquise et où maintes leçons théoriques avaient pu en être tirées (ainsi que de toutes les autres transformations mondiales, nationales et locales), par des sciences sociales déjà fort éloignées des vagissements premiers que Condorcet en avait connus.

Ainsi, par exemple, Gramsci a pu apprécier, expérience faite, les vices que le pilotage de l'instruction publique par des Etats-nations (c'est-à-dire par des Etats "nationalisateurs" de leurs populations respectives) a adjoint aux vertus certaines de cette instruction : la bonne conscience, inconsciemment impérialiste, que les Etats européens, civilisateurs supposés des empires qu'ils se taillaient, ont instillée, tandis qu'ils exaltaient les vertus patriotiques propres aux nations dont ils forgeaient l'identité. La longue guerre (multi-)patriotique de 1914-18 et ses prolongements patriotico-fascistes, à base d'anciens combattants, dont Gramsci fut le témoin, ne lui laissèrent aucun doute à cet égard, même si son anti-impérialisme anticipa sur une maturation anti-colonialiste qui ne serait atteinte qu'après 1945.

Enfin, il est à peine nécessaire de souligner que le savoir de Gramsci se déploie autrement que celui de Condorcet, mathématicien féru de sciences "physiques" ou "naturelles" plus que "sociales". Par contre, il conviendrait sans doute de prêter attention à "l'intellectuel collectif" que l'un et l'autre jugent nécessaire au progrés des sciences qu'ils pratiquent, car le milieu intellectuel où se cristallise l'Internationale communiste pourrait fort utilement être comparé à la "république des savants" à laquelle Condorcet s'affilie : en tout cas, une exploration sociologique et symbolique de ces deux milieux, tant réels qu'imaginaires, mériterait d'être entreprise. En outre, on retiendra également que, de Condorcet à Gramsci, un autre déplacement d'axe se manifeste. Condorcet vit et pense dans un milieu cultivé qui le dispense de réfléchir aux conceptions en vigueur dans la foule immense des têtes populaires, si ce n'est pour justifier l'instruction publique qui refoulera les préjugés, les engouements et les ignorances communes. A l'inverse, Gramsci est obsédé par le lourd alliage des savoirs scolaires, des traditions populaires et des expériences quotidiennes. Loin de partager le mépris de Marx pour les Eugène Sue et autres littérateurs dont le peuple dévore les romans, Gramsci revient sans cesse aux contenus et aux véhicules de la culture populaire sous toutes ses formes, y compris celles que le jeune cinéma commence à diffuser.

C'est qu'en effet, l'interrogation la plus centrale de ses Cahiers de prison5 le porte de ce côté : pourquoi les masses populaires ont-elles basculé, en Italie puis ailleurs, du côté du fascisme plutôt que du communisme ? Précédant les recherches de Bourdieu sur l'habitus6, prêtant attention à beaucoup d'aspects de ce que Lefebvre appellera "la vie quotidienne"7 et Habermas "le monde vécu"8, Gramsci anticipe de la sorte sur la sociologie du demi-siècle ultérieur. Mais autant qu'à la culture populaire, il s'intéresse de fort près à l'activité de tous les appareils idéologiques, qu'ils soient religieux - comme l'Eglise dont il envie l'omniprésence et le savoir-faire - ou scientifiques, artistiques, politiques, scolaires et de toutes autres vocations spécialisées. Ces appareils rejoignent les entreprises que le capitalisme n'a cessé de renforcer pour donner forme et force à une "société civile" dont les "solides bastions" lui paraissent plus solides que maints appareils d'Etat9 : enserrée par ces bastions, la société italienne a donné la victoire au fascisme contre le communisme, quelles qu'aient été les faiblesses de son Etat...

Il est logique qu'une telle analyse le conduise à une suspicion croissante envers l'économisme qui triomphe en URSS. Bien avant la pleine maturation du stalinisme des années 1930, Gramsci décèle cette dérive. L'abc du communisme qui est publié en 1919 par Boukharine et Préobrajenski10, mais que Gramsci examinera seulement en prison, lui donne l'occasion de critiquer le simplisme d'analyses réduisant le développement social aux seules déterminations "infrastructurelles" et transformant le mouvement des institutions et des idées en un jeu d'improbables "reflets superstructurels" de la "base" économique. Ce qui deviendra le pont-aux-ânes de la critique post-stalinienne s'étale sous sa plume avant la fin des années 1920...

La critique des écrits de Croce à laquelle il revient fréquemment11 lui offre l'occasion d'affiner sa propre conception de l'histoire, au croisement, d'une part, de l'action volontaire des hommes, organisés à cette fin et s'éclairant de théories bien réfléchies et, d'autre part, des inerties matérialisées par toute la structure sociale, celle des entreprises économiques comme celle des appareils étatiques et idéologiques. Quelques décennies plus tard, les sociologues gloseront encore sur l'acteur et le système, alors que Gramsci, contemporain de Weber, aura élucidé de longue date cette problématique, mais, il est vrai, dans l'ombre d'un parti, puis d'une prison qui tiendront ses écrits sous le boisseau jusqu'aux années 1945.

Rendant un fréquent hommage à Vico, lointain inventeur des "ruses de la Providence"12 Gramsci désigne par cette expression (ou ses équivalents) les effets immanents de la structure sociale, tant que l'action politique des hommes ne réussit pas à la modifier. Hegel qui laïcise Vico en remplaçant la Providence par la Raison13 offre à Gramsci - via Marx, mais aussi par réflexion propre - le moyen de concevoir les "prisons de longue durée" (Braudel) où les activités humaines sont enserrées, sans les réduire aux seuls rapports de production. Pour Gramsci comme pour Vico, mais plus clairement, la connaissance est un faire, une activité qui se vérifie par les transformations (naturelles et sociales) qu'elle autorise.

 

 

DEUX MOMENTS ANALOGUES

 

 

Condorcet et Gramsci sont en prise sur leurs temps respectifs. Ce sont, l'un et l'autre, des intellectuels plongés dans la culture savante, dans la recherche scientifique et dans l'action politique, avec toutes les interactions concevables entre ces termes. L'un et l'autre, également, valorisent le travail collectif de la connaissance, comme de l'action politique. Mieux, ces deux hommes sont spontanément traitres à leur classe, c'est-à-dire portés loin de leurs intérêts singuliers - de propriétaire foncier riche de rentes; ou d'intellectuel promis à une belle carrière universitaire et politique - par un mouvement dont ils sont les acteurs conscients. Tous deux fondent leurs espoirs ultimes sur les progrés attendus de l'esprit humain, progrés dont les transformations historiques des sociétés portent déjà la marque et la promesse, même si cet espoir, exprimé ici dans les termes de Condorcet, se formule chez Gramsci en termes différents et souvent plus concrets, sinon toujours plus exacts : ceux du parti comme "intellectuel collectif" et ceux des "intellectuels organiques", médiateurs nécessaires à l'affirmation et à l'action de chaque classe sociale novatrice. Mais, dans la société massifiée par un bon siècle d'expansion capitaliste, l'écart des formulations doit certainement être ramené à ce qu'il est : des expressions d'une même tension, appliquées à des sociétés devenues très différentes.

Quoi qu'il en soit, Condorcet et Gramsci prêtent une égale attention à la science qui éclaire l'action et à l'action sans laquelle la science devient spéculative, inaboutie et invérifiable. Mais la science qu'ils ont en vue est encyclopédique par nature. Rien ne leur est plus étranger que les cloisonnements disciplinaires où se complaisent les spécialistes : ils n'y voient que myopie ou conflits d'appareils (c'est-à-dire de pouvoirs, de captation des ressources et des notoriétés, etc.). Leurs conceptions les portent à dynamiser toutes les sciences sociales par une fécondation réciproque et par une action politique où elles testent leurs hypothèses, non sans se nourrir des problèmes nouveaux et immenses que cette action révèle ou suscite.

Bref, le moment Condorcet et le moment Gramsci ont ceci de commun, qui est tout-à-fait essentiel : la science et l'action combinées par l'un ou par l'autre leur donnent prise sur leur temps, sur leur monde; ils en comprennent la nature et les transformations, mieux que la plupart de leurs contempoprains. Différant en cela de la majorité des hommes (y compris les dirigeants politiques), ils n'entrent pas dans l'avenir à reculons ou à tâtons, mais en connaissance de cause, quelles que soient les limites de leurs connaissances.

C'est par ces traits communs qu'ils peuvent, aujourd'hui encore, servir de modèles pour nous. Condorcet pour notre temps, tout comme Gramsci pour notre temps, c'est l'affirmation d'une ambition à laquelle les scientifiques et les politiques de notre temps devraient être rendus sensibles : celle d'une science sociale utile, celle d'une politique éclairée, soit deux façons de dire exactement la même chose.

 

 

CONDORCET POUR NOTRE TEMPS

 

Cette nécessité tient, d'abord, au nouveau tourbillon de transformations dont le système mondial est le siège.En effet, le troisième monde capitaliste, né après 1945 par l'effet combiné de la prépondérance conflictuelle des Etats-Unis et de l'URSS, de leur dissuasion nucléaire réciproque, de l'incessante guerre froide que ces deux puissances se sont livrée alors que les vagues successives de décolonisationnn couvraient la planète d'Etats indépendants, ce troisième monde, donc, n'existe plus depuis qu'en 1989-90 l'URSS et les Etats de sa mouvance ont abandonné un socialisme étatique dont la Chine s'éloigne, elle aussi, et sont entrés dans une crise économique, politique et culturelle, profonde sinon durable, à laquelle la Chine échappe partiellement par l'importation, jusqu'ici réussie, d'une forte dose de capitalisme.

Du quatrième monde capitaliste qui prend ainsi forme et dont aucun bavardage sur le "nouvel ordre mondial" ne peut préfigurer les traits structurels les plus prégnants, seuls quelques uns de ces traits se laissent déjà apercevoir. La disparition quasi totale des entraves douanières, coloniales, étatiques-socialistes ou capitalistes d'Etat laisse libre cours à un capitalisme privé dont les firmes principales, multinationales par nature, commencent à dessiner, sans se soucier du grillage planétaire des Etats, une sorte de territoire abstrais et virtuellement omniprésent, celui du véritable marché mondial. Le déclin de la Russie et l'élan économique de la Chine, même s'ils étaient provisoires, renforcent les tendances déjà manifestes du Japon à l'Inde et de la Corée au Brésil, à la multiplication des puissances économiques de poids mondial. La prépondérance économique, financière, militaire et culturelle des Etats-Unis masque encore leur délin relatif, mais ses prodromes sont déjà perceptibles et les crises du pétrole, de l'OTAN, des institutions internationales, etc., l'accentueront dès les prochaines décennies. La transition démographique, annonciatrice d'un quasi-plafonnement de la population mondiale, est partout bien amorcée, hors l'Afrique subsaharienne et le Proche-Orient, mais son échéance encore incertaine prolonge la difficile adaptation des agricultures et des appareils sanitaires et scolaires à un monde qui passera des 6 milliatds d'hommes de 2000 au 10 ou, probablement 12 à 15 milliards d'hommes de l'an 2100. Et ainsi de suite : de nombreuses autres tendances technologiques, écologiques, politiques et culturelles pourraient encore être dessinées avec une très haute probabilité, mais la structure d'ensemble du système mondial en formation et, donc, les dynamismes nouveaux qui seront imprimés au développement social demeurent incertains.

Or, ce monde en mutation ne mobilise pas suffisamment l'activité des scientifiques qui pourraient en éclairer le devenir potentiel? A s"en tenir aux seules urgences communes à toute l'Europe, on ne peut manquer d'observer combien demeurent incertaines ou contre-indiquées :

- les politiques de population - où l'énorme expansion européenne du 19è siècle, suivie d'une quasi-stagnation (à + 0,2% l'an) dans un monde où le croît démographique est encore voisin de 1,6% par an14 - lesquelles s'expriment par la tentation de bâtir une forteresse anti-immigrés, quitte à y souffrir d'épouvantables fièvres obsidionales...

- les politiques d'ajustement réciproque des Etats (200 à peine pour toute la planète) et des peuples (3 à 6000, mais les sciences sociales ne savent pas encore les calibrer et les décompter), si bien qu'entre l'inaccessible course à l'Etat-nation universel et la difficile invention d'Etats ajustés à de multiples peuples (et fractions de peuples), l'Europe ne sait que choisir, cependant qu'en Asie et en Afrique, ses agrégats coloniaux de peuples, devenus autant d'Etats indépendants par décolonisation, trébuchent vers la même alternative...

- les assises étatiques, à l'heure où l'essor mondial des firmes multinationales tend à expatrier les classes les plus dynamiques de la propriété et du salariat, tandis qu'en chaque pays, le parallélogramme des forces politiques se resserre autour des petits et moyens patronats, des corporations salariées et fonctionnaires et des classes éparses de la petite production artisanale, agricole, marchande ou libérale, sans compter le précipité, virtuellemennnt déclassé, que le chômage multiplie...

- d'où cette interrogation térébrante de Madeleine Rebérioux : "comment être un citoyen quand on est chômeur de longue durée ?"15 et comment mettre un terme à ce chômage ?

- interrogation redoublée par les attaques dont la protection sociale (ou le welfare state) fait l'objet, maintenant que s'est effacée la crainte du communisme qui, des années 1920 aux années 1970, a assoupli les bourgeoisies européennes au point que la dite protection sociale mobilise, en moyenne européenne, dix points de P.I.B. de plus qu'au Japon ou aux Etats-Unis16?

Toutes interrogations qu'il serait loisible de prolonger, d'autant que, de l'Asie orientale à l'Amérique latine et de l'Afrique noire à l'Amérique anglo-saxonne ou à la Russie déboussolée, le tableau des urgences est assurément variable, tandis que la combinaison mondiale des priorités à naître de toutes les tensions régionales n'ira certainement pas de soi.

Condorcet pour notre temps, c'est-à-dire pour notre monde tel qu'il devient, de par le nouveau tourbillon de transformations en cours, ne signifie pas qu'il faille attendre que se lève, de la troupe épaisse des sciences sociales ou des activités politiques, quelque voix plus avisée que d'autres qui décèlerait le sens de ces transformations et rendrait utiles et fructueux les débats sur les actions à entreprendre. En effet, un mouvement qui s'est amorcé du temps de Condorcet et accéléré depuis le temps de Gramsci n'a cessé de multiplier l'effectif mondial des Etats et des autres pouvoirs, de démultiplier les rangs des politiques et autres décideurs (y compris dans les principaux "bastions" des sociétés civiles) et de surmultiplier les cohortes de salariés des divers appareils idéologiques où les sciences sociales s'élaborent.

De ce fait, Condorcet pour notre temps ne peut être un renouvellement à l'identique du "moment Condorcet". Un nouveau "moment" est à rechercher, entre le monde tel qu'il devient et les collectifs scientifiques et politiques qui ont vocation à le comprendre et à l'infléchir. Il s'agit, en somme, de donner forme à la "république des savants" d'aujourd'hui, de telle façon que cet "intellectuel collectif" développe et coordonne suffisamment ses recherches sur ce qui importe aujourd'hui, pour répondre à une "demande sociale" que, de leur côté, les décideurs politiques de toute sorte devraient s'employer à focaliser vers les questions les plus essentielles. Une telle orientation de la "demande sociale" avait déjà été esquissée, en France, lors du Colloque national : recherche et technologie des 16-19 janvier 198217. Mais, une bonne décennie plus tard, l'urgence et l'acuité des problèmes, leur étendue européenne, leurs résonances mondiales rendent insuffisantes les réflexions esquissées alors et les trop rares applications qu'elles ont reçues. Qu'elle vienne des milieux scientifiques ou des milieux politiques - et de France, d'Italie ou d'ailleurs, de l'Union européenne notamment - une tension permanente est à établir, à institutionnaliser et à finaliser, afin que, par-delà leurs dérives sur-spécialisantes, les sciences sociales sachent se concerter pour diagnostiquer de mieux en mieux le devenir mondial, cependant que, par delà toutes traditions passéistes et toutes opportunités à courte vue, les centres de pouvoir politiques oseront expérimenter hardiment les thérapeutiques fondées sur ces diagnostics.

Condorcet pour notre temps devrait être cela, que déjà Condorcet, Gramsci (et d'autres) avaient préfiguré en leurs temps respectifs : la volonté de rendre la science sociale utile et la politique éclairée, autant qu'il se peut, par ses soins.

 


(1) Méthode explicitée dans La Société, 6 vol., Paris, 1977-83.

(2) Notamment dans La Méditerranée...,Paris, 1946 et dans Civilisation matérielle...Paris, 1976.

(3) Les divers systèmes mondiaux capitalistes qui se sont succédédepuis le milieu du 18è siècle ont été définis dans la seconde partie de mon ouvrage sur Le monde au 221è siècle.

(4) Giambattista Vico, La science nouvelle (1725); édition françaisez disponible : Paeis, 1983.

(5) Tardivement entreprise, l'édition française de ces Cahiers de prison se poursuit depuis 1978 aux éditions Gallimard.

(6) Pierre Bourdieu, Esquisse d'une théorie de la pratique, Genève, 1972.

(7) Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, 2 vol., Paris, 1971 ( le premier volume avait été publié dès 1948 aux éditions Grasset).

(8) Jürgen Habermas, Théorie de l'agir communicationnel, Paris, 1990.

(9) Par exemple, Cahier 10, § 16 (cf note 5 supra).

(10) Nicolas Bopukharine et Eugène Préobrajensky, L'abc du communisme, réédité en 1963 aux éditions Maspero, Paris..

(11) Par exemple, Cahier 11 § 9,(cf note 5 supra).

(12) Voir notamment La science nouvelle (note 4 supra) p. 264 q ou 420 sq.

(13) Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dands l'Histoire, ed. française, Paris, 1965.

(14) En 1994.

(15) Interview au journal Le Monde (17 novembre 1994, p.2).

(16) Statistiques de l'O.C.D.E.

(17) Les rapports introductifs des commissions de travail ont été publiées à l'époque par le Ministère de la Recherche.

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