L’approche de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, tendant à rabattre les travailleurs sur la défense court-termiste d’intérêts bassement corporatistes, ne peut que participer de la reproduction du système capitaliste. Getty Images
L’approche de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, tendant à rabattre les travailleurs sur la défense court-termiste d’intérêts bassement corporatistes, ne peut que participer de la reproduction du système capitaliste. Getty Images
 
 

Gramsci irrigue la réflexion de nombreux penseurs d’aujourd’hui. Plusieurs d’entre eux, qui inspirent Podemos en Espagne et Jean-Luc Mélenchon en France, entendent adapter sa pensée au monde contemporain.


La démarche du politiste Gaël Brustier s’inscrit dans la même veine. Son récent petit livre, À demain, Gramsci (éditions du Cerf, 2016), propose une vision de l’hégémonie axée sur la question des valeurs que la gauche devrait porter électoralement. L’analyse en termes de classes est quasi inexistante. « L’intérêt des dominés, du “peuple”, des classes populaires, des citoyens, selon le terme que l’on choisit d’employer, se construit intellectuellement, culturellement, socialement, politiquement. C’est ce qu’Iglesias et Podemos retiennent de Gramsci et de ses successeurs », explique Gaël Brustier. Sauf que ces termes ne sont pas équivalents. Les « classes populaires » ne sont pas réductibles à des « dominés », sauf peut-être dans une logique strictement électorale, où la politique serait dissociée de la « lutte des classes ». Très loin, donc, du projet révolutionnaire communiste porté par Gramsci, lequel écrivait, dans un article de l’Ordine Nuovo du 14 février 1920, que « la révolution communiste rend effective l’autonomie du producteur, tant dans le domaine économique que dans le domaine politique ».

Une telle approche, tendant à rabattre les travailleurs sur la défense court-termiste d’intérêts bassement corporatistes, ne peut que participer de la reproduction du système capitaliste, quand bien même Laclau et Mouffe prétendent maintenir l’objectif de son renversement.

Quelques pages plus loin, Laclau et Mouffe estiment que, « pour que la défense des intérêts des travailleurs ne se fasse pas aux dépens des droits des femmes, des immigrés ou des consommateurs, il est nécessaire d’établir une équivalence entre ces différentes luttes ». Mais pourquoi donc postuler une incompatibilité de départ entre ces luttes ? Les travailleurs ne sont-ils pas toujours, aussi, des consommateurs ? Et les femmes, les immigrés ne sont-ils pas la plupart du temps des travailleurs ? Et que ne pointe-t-on pas plutôt, d’abord, l’impact de la poursuite de leurs intérêts, par les capitalistes, sur les femmes, les immigrés et les consommateurs ?

Les « classes populaires » ne sont pas réductibles à des « dominés »

Cela ne va pourtant pas sans poser quelques questions du point de vue de l’émancipation sociale et humaine. Ainsi, concernant le projet de « socialisation des moyens de production », il est précisé qu’il faut « insister sur le fait que cela ne peut pas seulement signifier l’autogestion des travailleurs, puisque ce qui est en jeu est la vraie participation de tous les sujets aux décisions concernant ce qui va être produit, comment cela va être produit, et les formes sous lesquelles le produit va être distribué ». S’il faut entendre par là que l’autogestion des travailleurs n’est pas le fin mot de l’émancipation humaine, cela se conçoit. Mais si cela veut dire que « tous les sujets » sont conviés à décider des finalités de la production, dès aujourd’hui, quelle que soit la situation des travailleurs dans l’entreprise, quel que soit l’état du rapport de forces capital-travail dans la société, n’est-ce pas plus problématique ? Car, qui sont, au juste, ces « sujets » qui ne sont pas « travailleurs » ? Sont-ce les rentiers, les actionnaires, ceux qui tirent leurs revenus de l’exploitation du travail des autres ?

Il faudrait même rompre avec toute tentative de « déterminer a priori les agents du changement ». Place aux contingences de la conflictualité démocratique, d’une « démocratie radicale et plurielle » reconnaissant le « caractère incomplet et ouvert du social ».

En fait, de Gramsci au « populisme de gauche » de Chantal Mouffe et son défunt compagnon, Ernesto Laclau, le chemin est tout sauf linéaire. Et les deux auteurs, d’ailleurs, le reconnaissaient dans leur ouvrage phare, Hégémonie et stratégie socialiste, paru la première fois en 1985 (réédité en 2004, chez les Solitaires intempestifs). Chez eux, à rebours du « marxisme de la IIIe Internationale », allant de Lénine à Gramsci, le « noyau ultime d’une force hégémonique » ne peut plus être « une classe fondamentale ».

Mais l’initiative de cette articulation, chez Gramsci, revient bien au prolétariat. On peut ainsi renvoyer aux thèses de Lyon, corédigées avec Togliatti pour le IIIe congrès du Parti communiste italien, qui s’est tenu en 1926 : « Les forces motrices de la révolution italienne […] sont, par ordre d’importance, les suivantes : 1- la classe ouvrière et le prolétariat agricole ; 2- les paysans du Mezzogiorno et des îles, et les paysans du reste de l’Italie. » Par ordre d’importance… L’articulation visée par Gramsci n’est donc pas neutre : le prolétariat, industriel et agricole, en est le cœur, la force motrice.

Le principal virage tient à la question de la place reconnue à la lutte des classes. « Il y a, dans (la) façon de réfléchir (de Gramsci), un point fondamental et qui est très hétérodoxe, c’est qu’il dit que les sujets ne sont pas les classes sociales, que les sujets ce sont les volontés collectives, car il pense au contexte italien : il y a les ouvriers du Nord, mais aussi les classes populaires et paysannes du Sud. Il a conscience qu’un projet socialiste doit être l’articulation de ces différents groupes avec une volonté collective », poursuit Chantal Mouffe.

Quoi qu’il en soit, l’héritage n’est jamais intégral ; il ne va pas sans abandons, reformulations et transformations. La pensée du dirigeant du Parti communiste italien « partait d’un contexte spécifique, aussi je crois que nous, nous avons développé la pensée de Gramsci et que nous ne l’avons pas trahie comme le prétendent certains », estime Chantal Mouffe, dans Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie (éditions du Cerf, 2017), son livre-dialogue avec Íñigo Errejón, de Podemos. Mais quelle direction ce « développement » a-t-il pris ?

Depuis quelques années, les conceptions philosophico-politiques de Gramsci connaissent un vif regain d’intérêt. Les leaders de Podemos, en Espagne, s’y réfèrent ; de même que la philosophe belge Chantal Mouffe, ou le politiste français Gaël Brustier… parmi d’autres.