Paris - le 27 octobre 2008 - PIERRE MUSSO - Professeur à Rennes 2 - Journée d'étude "l'audiovisuel public en danger" au théatre du Vieux Colombier, à l'appel des états généraux de la culture - Photo Patrick Nussbaum
Paris - le 27 octobre 2008 - PIERRE MUSSO - Professeur à Rennes 2 - Journée d'étude "l'audiovisuel public en danger" au théatre du Vieux Colombier, à l'appel des états généraux de la culture - Photo Patrick Nussbaum
 

Spécial Gramsci. Par Pierre Musso, professeur des universités, philosophe et auteur

Les Quaderni del carcere (Cahiers de prison) livrent de nombreux concepts utiles pour l’analyse des questions contemporaines. Si ces concepts ont été construits dans une conjoncture précise, celle des années 1920, dans le laboratoire turinois de la Fiat et des conseils d’usine, ils demeurent d’actualité pour interpréter l’industrie « postfordiste » et son néomanagement. Ils peuvent aider à critiquer la domination du grand récit néolibéral qui répond, un siècle plus tard, à l’interrogation soulevée par Gramsci de savoir « si l’Amérique, avec le poids implacable de sa production économique, contraindra ou est en train de contraindre l’Europe à bouleverser son assise économico-sociale trop arriérée » (Quaderni 22). Le couple conceptuel « nouvel intellectuel-hégémonie d’usine » éclaire la production idéologique de l’industrie. Le concept « d’américanisme » permet, lui, de cerner la fonction culturelle, voire politique, de l’entreprise contemporaine. De même que Gramsci a revisité le concept saint-simonien « d’industrialisme » pour l’associer au fordisme, de même est-il pertinent d’actualiser celui d’américanisme à l’heure de la « troisième révolution industrielle », celle de l’informatisation, marquée par la domination des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

Le concept « d’hégémonie » définit la direction intellectuelle et politique de la société. À partir de 1926, Gramsci entend ce concept comme un ensemble complexe d’institutions, d’idéologies, de pratiques et d’agents, dont les intellectuels. Aujourd’hui, la production d’hégémonie tend à se déplacer dans la grande firme, du fait de sa mondialisation et de sa technologisation, mais aussi à cause de l’affaiblissement historique de l’État. Dans l’économie hyperindustrielle, les activités intellectuelles et créatives sont des facteurs de production et les salariés deviennent des « knowledge workers ».

Gramsci distinguait « l’intellectuel traditionnel », lié au secteur primaire, et le « nouvel intellectuel », lié à l’industrie. Désormais un « nouveau nouvel intellectuel » est associé à l’entreprise postfordiste, informatisée et financiarisée. Il est un producteur d’hégémonie et un propagandiste. Google ne prétend-il pas « changer le monde » ? L’entreprise s’est même dotée de « gourous », à l’instar de Kurzweil, pape du transhumanisme, ou de Chade-Meng Tan, chargé de la méditation pour sauver le monde !

En Amérique, dans le capitalisme le plus développé, la production idéologique vient de l’entreprise et de ses intellectuels-managers. Avec l’américanisme, « l’hégémonie naît dans l’usine », affirme Gramsci (Q. 22). L’entreprise est un lieu de production matérielle et de pensée théorique et appliquée.Ainsi l’œuvre de Gramsci a livré des concepts indispensables à la compréhension des formes hyperindustrielles, car son analyse est partie de l’expérience et de la centralité de l’entreprise comme lieu de pouvoir, donc de fabrication de l’hégémonie. L’analyse des nouvelles formes de l’industrie à l’aide des outils gramsciens est une condition sine qua non de la reconquête de l’hégémonie par les dominés. Partir de l’entreprise pour ouvrir des voies alternatives, telle est une des leçons majeures de Gramsci, prolongeant celle de Marx et des fondateurs des socialismes. Comme nous l’a enseigné le regretté André Tosel, il faut continuer à « étudier Gramsci », car son œuvre est une « boîte à concepts » indispensable pour relancer le travail de la critique en période de crise.

Dernier ouvrage, qui vient de paraître : la Religion industrielle. Éditions Fayard, 800 pages, 28 euros.
Une « boîte à concepts » indispensable.
Vendredi, 28 Avril, 2017
 
Tag(s) : #Actualité de Gramsci