La domination culturelle : quand Gramsci rencontre Bourdieu Michael Burawoy

Ce texte du sociologue britannique Michael Burawoy est la traduction du chapitre 3 d’un livre écrit en collaboration avec Karl Von Holdt, intitulé : Conversations with Bourdieu : The Johannesburg Moment. Il fait un suite à un texte déjà traduit par nos soins et intitulé : « Théorie et pratique : quand Marx rencontre Bourdieu ».

Michael Burawoy est actuellement professeur à l’université de Californie (Berkeley), et président de l’International Sociological Association. Il est notamment l’auteur de Manufacturing Consent : Changes in the Labor Process Under Monopoly Capitalism (Chicago : University of Chicago Press, 1979), et de The Politics of Production : Factory Regimes Under Capitalism and Socialism (Londres : Verso, 1985).

 

« Il serait facile d’énumérer les traits du style de vie des classes dominées qui enferment, à travers le sentiment de l’incompétence, de l’échec ou de l’indignité culturelle, une forme de reconnaissance des valeurs dominantes. C’est Gramsci qui disait quelque part que l’ouvrier a tendance à transporter dans tous les domaines ses dispositions d’exécutant » (Bourdieu, La distinction, 1979, p. 448).

« Comme lorsqu’aujourd’hui on m’interroge sur mes rapports avec Gramsci – chez qui l’on retrouve, sans doute parce qu’on m’a lu, beaucoup de choses que je n’ai pu trouver parce que je ne l’avais pas lu… (Le plus intéressant chez Gramsci, qu’effectivement j’ai lu assez récemment, ce sont les éléments qu’il fournit pour une sociologie de l’homme d’appareil de parti et du champ des dirigeants communistes de son temps – tout cela étant bien loin de l’idéologie de l’ “organique” pour laquelle il est le plus connu) » (Bourdieu, Choses dites, 1987, p. 39).

« C’est là une raison de plus pour fonder le corporatisme de l’universel en tant que corporatisme voué à la défense de l’intérêt général bien compris. Un des obstacles majeures est (ou était) le mythe de l’ “intellectuel organique”, si cher à Gramsci. En réduisant les intellectuels au rôle de “compagnons de route” du prolétariat, ce mythe les empêche de prendre la défense de leurs propres intérêts et d’employer leurs moyens de lutte les plus efficaces au nom des causes universelles » (Bourdieu, « Corporatism of the universal », Telos, Fall 1989, 109, traduit par nous).

 

S’il est un seul marxiste que Pierre Bourdieu aurait dû prendre au sérieux, c’est sans conteste Antonio Gramsci. Le théoricien de la domination symbolique ne se devait-il pas d’engager la discussion avec le théoricien de l’hégémonie ? Et pourtant je ne parviens à trouver que quelques références succinctes à Gramsci dans les écrits de Bourdieu. Dans la première référence citée ci-dessus, Bourdieu associe Gramsci à sa propre réflexion sur la domination culturelle ; dans la seconde, il utilise Gramsci pour soutenir sa propre théorie politique, puis, dans la troisième, il tourne en ridicule les idées de Gramsci au sujet des intellectuels organiques.

Étant donné l’intérêt très répandu pour les écrits de Gramsci dans les années 1960 et 1970, précisément au moment où Bourdieu développait ses idées sur la domination culturelle, la seule hypothèse crédible est que cette omission fut délibérée. L’allergie de Bourdieu au marxisme s’exprime ici dans son refus de considérer un seul instant les idées du marxiste le plus proche de sa propre pensée. Il déclare ouvertement qu’il n’a jamais lu Gramsci et que, s’il l’avait fait, il aurait formulé des critiques fournies et sans équivoque. De tous les marxistes, Gramsci était tout simplement trop proche de Bourdieu pour ne pas le déstabiliser.

En effet, les parallèles sont flagrants. Tous deux ont répudié les lois marxiennes de l’histoire pour développer des conceptions sophistiquées de la lutte des classes dans lesquelles la culture jouait un rôle fondamental, et tous deux se sont concentrés sur ce que Gramsci appelait les superstructures et ce que Bourdieu a nommé les champs de la domination culturelle. Tous deux ont mis de côté l’analyse de l’économie en tant que telle pour se concentrer sur ses effets : les limites et les possibilités qu’elle créait pour le changement social. L’intérêt qu’ils portaient à la domination culturelle les a conduits tous deux à étudier les intellectuels du point de vue des rapports de classe et de la politique. Tous deux ont cherché à dépasser ce qu’ils considéraient comme de fausses oppositions : volontarisme contre déterminisme, et subjectivisme contre objectivisme. Tous deux ont ouvertement rejeté le positivisme matérialiste et téléologique, et, en lieu et place, ont insisté sur le fait que la théorie et le théoricien font bel et bien partie du monde qu’ils étudient.

Si l’on cherche des raisons pour expliquer cette exceptionnelle convergence théorique, mettre en parallèle leurs biographies respectives constitue un bon point de départ. Seul dans ce cas parmi les grands théoriciens marxistes, Gramsci (comme Bourdieu) venait d’un milieu rural et modeste. Les deux hommes éprouvaient le même malaise dans le cadre universitaire, qui se traduisit cependant pour Gramsci par son départ de l’université pour mener une vie consacrée au journalisme et à la politique, avant d’être jeté brutalement en prison par l’État fasciste, tandis que Bourdieu se trouva bientôt chez lui dans le milieu académique, jusqu’à atteindre son sommet en devenant professeur au Collège de France. C’est de là qu’il s’aventura à plusieurs reprises dans la vie politique. Tout en s’éloignant de plus en plus du monde rural où ils étaient nés, ils ne perdirent jamais, ni l’un ni l’autre, le contact avec ce monde et firent tous deux de l’expérience des dominés ou des subalternes une préoccupation continuelle.

Leurs divergences fondamentales sont d’autant plus intéressantes que Bourdieu et Gramsci partagent des trajectoires sociales similaires et des intérêts théoriques communs, quoique ces divergences peuvent apparaître fortement liées aux contextes historiques ou aux champs politiques très différents dans lesquels ils ont joué un rôle. Au bout du compte, Gramsci demeura marxiste et débattit de questions concernant le socialisme, à une époque où il figurait encore au cœur des préoccupations politiques, tandis que Bourdieu prit ses distances vis-à-vis du marxisme, préfigurant ce qui deviendrait un monde post-socialiste. Une conversation entre Bourdieu et Gramsci construite sur leur intérêt commun pour la domination culturelle résonne comme une promesse de clarifier leurs divergences politiques. Je commencerai une conversation imaginaire de ce type en retraçant le croisement de leurs biographies avec l’histoire, puis je prolongerai les lignes parallèles se trouvant dans leurs systèmes conceptuels, avant d’étudier leurs divergences et oppositions théoriques quant à la domination culturelle – hégémonie contre violence symbolique – et la place des intellectuels.

 

Vies et pratiques parallèles

S’il s’agit de comprendre les interventions politiques des êtres humains, le concept d’habitus chez Bourdieu – qui désigne les tendances inscrites et incorporées en nous, acquises au fil des trajectoires de vie – nous invite à étudier le croisement entre biographie et histoire. Les vies politiques de Gramsci et de Bourdieu se résument aux effets cumulés de quatre séries d’expériences :

– l’enfance et la période de scolarité qui vit chacun d’eux migrer du village à la ville pour parfaire son instruction ;

– les expériences politiques formatrices, autrement dit l’immersion de Bourdieu dans la révolution algérienne et la participation de Gramsci à l’action politique menant au mouvement des conseils d’usines ;

– le développement théorique : pour Bourdieu dans le monde académique, pour Gramsci dans le mouvement communiste ;

– et les ultimes changements de direction, marquant pour Bourdieu son passage du monde académique à la sphère publique, tandis que Gramsci fut contraint de se retirer du parti au moment de son emprisonnement.

A chaque étape, Bourdieu et Gramsci portent avec eux un habitus, ou, comme Gramsci l’appelle, le résumé de leur passé, qui oriente leurs interventions dans de nouveaux domaines.

Gramsci et Bourdieu ont tous deux été élevés dans des sociétés paysannes. Gramsci est né en Sardaigne en 1891 ; Bourdieu est né en 1930 dans le Béarn, une région des Pyrénées. Tous deux étaient enfants d’employés communaux : Bourdieu fils d’un postier devenu receveur à la poste du village ; Gramsci fils d’un secrétaire au cadastre de la commune qui fut emprisonné après avoir été accusé de malversation. Bourdieu était fils unique, tandis que Gramsci avait six frères et sœurs, qui ont tous joué un rôle majeur au début de sa vie. Tous deux étaient très attachés à leur mère (dans les deux cas des femmes issues de couches plus élevées du monde paysan que ne l’était leur mari). Tous deux excellaient en classe et, par la force de leur volonté, ont accédé, depuis leur village pauvre, au centre urbain, chacun avec le soutien de maîtres d’école qui leur étaient dévoués.

 

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