On ne sait jamais les visages que prennent les morts à distance. Les rides plus ou moins gommées, Gramsci revient après une certaine éclipse. Il revient timide, mais toujours derrière ses bésicles en fil de fer de Nuremberg. Tout dit qu’un petit vent souffle en faveur de son néo-marxisme. Mais après les latinos et les férus des subalterns studies, en quoi cette pensée trouve-t-elle encore à nous parler ? L’occasion nous est donnée d’en savoir un peu plus grâce à la tentative de Penser la transition avec Gramsci. Tunisie (2011-2014), signée Baccar Gherib.

Stimulante, cette tentative l’est parce qu’elle confirme qu’il y a toujours quelque chose à se mettre sous la dent chez Gramsci ; que ses textes n’exhibent pas de date de péremption ; et que le meilleur usage que nous puissions faire de cette pensée hérétique, est d’y puiser une hygiène de la praxis. Ce sont d’ailleurs les trois objectifs que Baccar Gherib s’est fixé dans son livre. L’opération vise avant tout à élargir l’espace de réflexion autour de la transition démocratique tunisienne, entre 2011-2014. C’est dans l’ordre des choses, la pensée du sarde étant l’une des béquilles théoriques les plus opératoires en temps de crise. Et ce n’est que justice, trois quarts de siècle après la mort de Gramsci, tant ses concepts continuent de ravitailler la pensée de l’action.

Mais coupons à l’essentiel. Le compagnonnage de Gramsci se veut analogique. Gherib, qui ne se mouche pas du coude, n’entend pas tant faire l’exégèse d’une pensée que la mettre à contribution. Pour cela, il mobilise quatre concepts opératoires. La fameuse crise chez Gramsci sert de fiole à Gherib pour voir dans la phase de transition actuelle une « crise d’hégémonie ». Ce concept d’ hégémonie, Baccar s’en sert comme d’un desserre-boulon dès lors que la chute de l’ancien régime de Ben Ali correspond à une situation aléatoire de reconfiguration du politique. Quant à celui de révolution passive, il permet de fixer le rétroviseur : discernant dans le moment de fondation de l’État indépendant en 1956 une initiative de changement politique et économique engagée par « l’ancienne classe dirigeante », Gherib voit dans le processus insurrectionnel de transformation en 2011 le lieu d’un processus ambivalent entre la mobilisation révolutionnaire et la capacité de l’État à apprivoiser la pression des subalternes. Avec le concept de bloc historique, il y va enfin du point de jonction entre la conscience et l’action, entre les rapports socio-économiques et l’exercice du pouvoir. Gherib se sert de ce tournevis conceptuel pour raccorder les prémisses de l’analyse territoriale chez Gramsci et son application sur la question de la Tunisie intérieure après l’indépendance. En ce sens, il prend l’outillage du penseur dans l’orbite de sa plus grande force opératoire. Mais si cela suffit à justifier l’entreprise de Penser la transition avec Gramsci, la pensée du révolutionnaire italien demande plus de précautions quand il s’agit de la mettre à d’autres sauces.

Sous une philosophie de la praxis qui fusionne l’huile et l’eau, le tour de manivelle de Gramsci prend en effet sens en dehors des marxismes de caserne. Et ce que fournissent les Cahiers de prison à Baccar Gherib c’est un cadre d’analyse de l’action, permettant de forcer les verrous du moment révolutionnaire de l’après 14 janvier 2011 et la période transitoire, en leurs implications sociales, idéologiques et politiques.

S’il y a toutefois à boire et à manger chez Gramsci, lui rendre ses mérites s’avère d’autant plus délicat que l’usage de ses concepts pose deux problèmes. Le premier est philosophique. Gherib confond la définition d’un concept opératoire avec sa fonction heuristique. Comme s’il fallait survoler le domaine où le concept opère pour justifier l’extension de son usage. Il est vrai que le Gramsci de Gherib n’est pas, toute proportion gardée, comparable au Spinoza d’un Lordon. Loin de se livrer à un exercice sans filet, il sollicite pour plus d’assurance quelques uns de ses exégètes – Laclau à part. Mais, d’autre part, en cherchant à analyser le contexte historique et actuel de la Tunisie post-révolutionnaire sur fond de variétés jumelles, Gherib est conduit peut-être à son insu à faire de la phase de transition une hôtesse d’accueil des concepts gramsciens. Comme s’il fallait récompenser la praxis de céder à la théorie. Et ce problème ne va pas sans effet collatéral : son gramscisme se voulant en acte, il ne fait ici que changer de trottoir.

Au fond, l’apport de la pensée de Gramsci ne réside pas seulement dans sa méfiance à l’égard de l’économisme chez Marx. C’est une philosophie qui tient la culture pour déterminante et place la question stratégique au cœur de la praxis. On a rarement les deux ensemble. Et c’est là que se niche le deuxième problème de Penser la transition avec Gramsci : la boîte à outils gramscienne de Gherib devient, par endroits, quelque chose comme un moule à gaufres. Faire usage des concepts, c’est opératoire ; mais cela suppose de tester l’outillage. Ce que Gherib oublie de faire, à tel point que l’on se demande si l’usage qu’il propose des Cahiers de prison n’est pas plus orthodoxe qu’il ne le laisse paraître. En oubliant que chaque concept gramscien a son cache, l’intuition de Gherib tourne parfois au refrain. Dommage qu’il prenne son Gramsci par le côté où il se laisse un peu aller. On aurait plutôt souhaité qu’il mette du feu à sa boîte. Il était temps.

 

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