Dessin de Wiaz, Le N.O. du 13-04-74.

Dessin de Wiaz, Le N.O. du 13-04-74.

Les années qui suivirent mai 1968 en France virent un certain nombre d’intellectuels faire retour sur les écrits d’Antonio Gramsci. On peut citer Lire Gramsci, de Dominique Grisoni et Robert Maggiori (éditions universitaires, 1973), le cours de Gérard Granel (1973-74) [1], les Notes sur Gramsci, d’Alfonso Léonetti (E.D.I., avril 1974), et Gramsci et la question religieuse d’Hugues Portelli (Editions Anthropos, 1974). La revue Dialectiques lui consacre un numéro spécial (n° 4-5, mars 1974) — autour de trois thèmes principaux : l’Etat et l’hégémonie, l’art et la culture, la révolution et la démocratie,— sans oublier, un an plus tard, le numéro spécial « Gramsci » des Temps Modernes (directeur : Jean-Paul Sartre) présenté par Dominique Grisoni (février 1975).

Le livre le plus important de cette époque fut sans doute le Pour Gramsci de Maria-Antonietta Macciocchi (cours fait à l’université de Vincennes en 1972-73) que publia Philippe Sollers dans la collection Tel Quel en février 1974, un mois après la publication de son essai Sur le matérialisme et deux mois avant le célèbre voyage en Chine de Sollers et ses amis [2].

Depuis la publication du livre de Macciocchi De la Chine, son interdiction à la fête de L’Humanité (septembre 1971), la rupture de Tel Quel avec le Pcf, une « alliance-amitié » (M.-A. M, Pour Gramsci, p. 275) s’était nouée entre l’intellectuelle italienne et Philippe Sollers, alliance qui dura une dizaine d’années (M.-A. M publiera encore Marx-Avril dans la collection Tel Quel en 1978) [3]. L’intérêt porté à Gramsci, tenait à plusieurs facteurs. Je n’en citerai que quelques-uns : d’une part Gramsci — qui passa dix ans dans les prisons de Mussolini — était perçu comme l’un des rares dirigeants communistes européens à s’être opposé très tôt à Staline et au dogmatisme "léniniste" ; d’autre part, il était le seul à avoir tenté de penser — contre l’économisme — la nécessité de construire une nouvelle « hégémonie idéologique et culturelle » avant toute conquête du pouvoir, et le rôle des intellectuels à travers le concept d’« intellectuel organique ». Autant de thèmes qui ne pouvaient que rencontrer un écho certain auprès de ceux qui, au sein de Tel Quel et depuis le Mouvement de juin 1971, s’attachaient à dénoncer « l’hégémonie idéologique bourgeosie-révisionnisme » ou le « dogmatico-révisionnisme ».

La sortie de Pour Gramsci et des autres livres sus-cités provoquera de nombreux articles dans la presse. Le Monde rendra compte du livre de Macciocchi par la plume de Jean-Michel Palmier (voir, plus bas, Le livre militant de M.-A. Macciocchi, 22 mars 1974) [4]. « Nous voici donc au pied du monument Gramsci. Enfin presque. Le grand mérite, la grande originalité du livre de Maria-Antonietta Macciocchi, c’est de nous restituer un Gramsci vivant, libéré de ses bandelettes », écrira Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur du 13 avril 1974 sous le titre Gramsci, le Lénine de l’Occident. Dans Le Monde diplomatique de juin 1974, le philosophe Jean Toussaint-Desanti s’interrogera fortement : Faut-il lire Gramsci à gauche ?.
De son côté, Philippe Sollers, de retour de Chine, avait déjà répondu dans une « tribune libre » du Monde (17 mai 1974), en mettant l’accent sur la « lutte idéologique » et « la critique du "style stéréotypé" » : « dans nos sociétés, marquées par le fascisme et la possibilité de sa renaissance », au lieu du « style ampoulé des tribuns à la Guesde et à la Jaurès » et du « "cléricalisme" verbeux dont sont entachés la mentalité et le langage de certains intellectuels et militants politiques » (Macciocchi), il faut « un langage de gauche ».

Vieilles questions toujours actuelles (il suffit parfois de changer les noms). C’est pourquoi j’ai choisi de les relancer par la reproduction de deux textes de Gramsci : le premier sur « la fonction des intellectuels dans la société », le second sur « la langue nationale et la grammaire ».

Gramsci :

Le problème de la création d’une nouvelle couche d’intellectuels consiste donc à développer de façon critique l’activité intellectuelle qui existe chez chacun à un certain degré de développement, en modifiant son rapport avec l’effort musculaire-nerveux en vue d’un nouvel équilibre, et en obtenant que l’effort musculaire nerveux lui-même, en tant qu’élément d’une activité pratique générale qui renouvelle perpétuellement le monde physique et social, devienne le fondement d’une nouvelle et totale conception du monde.