Antonio Gramsci : l’individu collectif ou le « prince moderne », Le peuple et le parti politique des travailleurs, Paolo Quintili

Parmi les penseurs de la Révolution qui ont mis au centre de leur attention ce nouveau rapport renouvelé de façon révolutionnaire entre l’individu et la communauté, un dernier mot à propos d’Antonio Gramsci (1891-1937). Autre exemple de penseur migrant et persécuté, Gramsci a conçu de manière originelle la notion de « peuple », rapportée à celle de parti politique qui le représente et l’incarne, comme étant un « nouveau prince » ou le « prince moderne [17][17] Cf. A. Gramsci, Il moderno principe. Il partito e la... ». Dans le même droit fil de Spinoza, Montesquieu et Diderot, Gramsci affirme, dans ses Cahiers de prison :

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Le caractère fondamental du Prince, c’est de ne pas être un exposé systématique, mais un livre « vivant », où l’idéologie politique et la science politique se fondent dans la forme dramatique du « mythe ». Entre l’utopie et le traité scolastique, formes sous lesquelles se présentait la science politique jusqu’à lui, Machiavel, donna à sa conception la forme imaginative et artistique, grâce à laquelle l’élément doctrinal et rationnel se trouve incarné dans un condottiere, qui représente sous un aspect plastique et « anthropomorphique » le symbole de la « volonté collective ». Le processus de formation d’une volonté collective déterminée, qui a un but politique déterminé, est représenté non pas à travers de savantes recherches et de pédantes classifications des principes et des critères d’une méthode d’action, mais dans les qualités, les traits caractéristiques, les devoirs, les nécessités d’une personne concrète, ce qui fait travailler l’imagination artistique du lecteur qu’on veut convaincre et donne une forme plus concrète aux passions politiques[18][18] A. Gramsci, Textes, éd. fr. par A. Tosel, Paris, Éditions....

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Gramsci considère comme étant « prince » ou « volonté collective déterminée », non pas simplement l’individu-peuple en tant que tel, mais uniquement sa « tête », si l’on peut dire, à savoir le parti politique des prolétaires – les « derniers » du monde, ceux qui n’ont rien à perdre, sauf leurs fers. Gramsci, sur ce point, était évidement influencé par le modèle pratique d’action des Bolcheviks en Russie, en 1917, et par Lénine notamment. Ce nouveau sujet politique devait représenter la Gesellschaft, la société entière dans son ensemble (la totalité), et non seulement cette partie, même majoritaire, impliquée dans la lutte pour la libération du « nouvel esclavage » du travail salarié, dans la société bourgeoise. Le Prince de Machiavel est, d’après Gramsci, un « mythe » sorélien bien réussi, qui enflamme l’imagination des hommes et les met en condition de construire un nouveau sens commun, voire un consensus capable de fonder une véritable hégémonie sur l’ensemble de la société civile, réuni/bâti dans le parti des travailleurs, sens commun favorable à la lutte pour la transformation de la réalité et à l’édification d’une société nouvelle.

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Par-delà les illusions de la « science politique » et les chimères de la métaphysique, le Prince moderne en tant que « parti » des derniers de la société, doit se constituer en conscience publique collective, ouverte à la compréhension de la nécessité immanente de la transformation du monde, à un moment précis de l’histoire, à chaque moment. Gramsci voit le parti jacobin – c’est-à-dire la pointe la plus aiguisée de la politique révolutionnaire de 1789 – comme l’« incarnation catégorique » de cet esprit moderne de la principauté :

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Les jacobins […] furent certainement une « incarnation catégorique » du Prince de Machiavel. Le Prince moderne doit comprendre une partie consacrée au jacobinisme (au sens intégral que cette notion a eu historiquement et doit avoir comme concept), qui permettra d’illustrer comment s’est formée dans le concret et comment a opéré une volonté collective qui au moins pour certains aspects, fut une création ex novo, originale. Et il faut que soient définies la volonté collective et la volonté politique en général au sens moderne ; la volonté comme conscience opérante de la nécessité historique, comme protagoniste d’un drame historique réel et effectif. Une des premières parties devrait être justement consacrée à la « volonté collective », et poserait le problème dans les termes suivants : « Quand peut-on dire qu’existent les conditions qui permettent que naisse et se développe une volonté collective nationale-populaire ? » Suivrait une analyse historique (économique) de la structure sociale du pays étudié et une représentation « dramatique » des tentatives faites au cours des siècles pour susciter cette volonté et les raisons des échecs successifs[19][19] Ibid., p. 261..

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L’analyse de Gramsci est centrée autour de l’Italie et de son histoire, mais elle prend une envergure universelle, à travers la considération du rôle international qu’a joué l’Italie elle-même et la pensée italienne notamment, dans la constitution de l’idéal (et de la pratique) démocratique dans la politique mondiale. Les « Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne » de Gramsci, donc, avec les questions en suspens qu’elles ont laissées en héritage à la postérité, représentent le socle le plus solide sur lequel pourront se fonder une pensée et une action transformatrices qui envisagent de prendre en compte – comme l’a souligné très bien, par exemple, E. Said [20][20] E. Said, L’Orientalisme. L’Orient crée par l’Occident,... – le paradigme le plus fécond de la décolonisation des savoirs et de la migration des idées [21][21] Cf. Gramsci, Textes, op. cit., p. 287 : « 5. Internationalisme....

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